un jour, un thème

En littérature jeunesse, les revendications féministes des années 60-70 débouchent sur des recherches visant à démontrer la présence de stéréotypes sexistes dans les livres destinés aux enfants, mais aussi sur la publication d’albums militants conçus dans le but explicite de créer une nouvelle représentation de la famille, ainsi que des caractéristiques féminines et masculines. Il est intéressant de remarquer que quelques livres importants de cette époque viennent d’être republiés ces dernières années : de quoi s’interroger sur l’état actuel de la question du genre !

Ma sensibilité s’est penchée sur L’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel et Anne Galland, réédité chez Etre en 2009, publié pour la première fois en 1976 par les éditions Le sourire qui mord.

Julie n’est pas sage ni délicate, elle n’aime pas se coiffer et quand elle doit se baigner, elle court se cacher sous le lit. Conformes à l’esprit antiautoritaire de l’époque, les auteurs tirent sans pitié le portrait de parents indifférents à la souffrance de leur fille et incapables d’accepter son individualité.

L’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, c’est l’histoire d’une petite fille que sa mère aimerait voir toujours bien coiffée et bien polie tandis qu’elle, ce qu’elle aime, c’est courir dans la boue et parler quand elle a quelque chose à dire. Une petite fille à qui l’on a tellement dit qu’elle était un garçon manqué qu’un matin, il lui « pousse » une ombre de garçon… Cette ombre la trouble, elle ne sait pas quoi en faire et elle a bien compris que ce qu’on attend d’elle, c’est qu’elle s’en débarrasse au plus vite. Jusqu’à ce qu’elle rencontre un petit garçon qui pleure, comme une fille, une fille manquée, quoi…

« Tu sais, moi, tout le monde me dit que je suis un vrai garçon manqué… Les gens disent que les filles, ça doit faire comme les filles, les garçons, ça doit faire comme les garçons !… On n’a pas le droit de faire un geste de travers… Tiens, c’est comme si on était chacun dans son bocal !…

– Comme pour les cornichons ?

– Oui, comme pour les cornichons… Les cornifilles dans un bocal, les cornigarçons dans un autre, et les garfilles, on ne sait pas où les mettre !…

Moi, je crois qu’on peut être fille et garçon, les deux à la fois si on veut… Tant pis pour les étiquettes… On a le droit ! »

Julie émeut le lecteur avec sa recherche d’affection, ses questionnements et sa nécessité d’être authentique. Sa rencontre avec ce garçon qui doit se cacher pour pouvoir pleurer l’aide à assumer sa différence.

Quand cet album paraît en 1976, c’est une véritable bombe ! Une petite fille a une idendité, sexuelle aussi, des questionnements, des souffrances. Jamais, on n’en a parlé ainsi dans un texte à la fois poétique et nourri des théories de la psychanalyse. Le livre a fait scandale mais a permis de libérer la parole de ceux qui s’adressent aux enfants dans toute leur complexité et dans leur profondeur.

L’Histoire de Julie est une démonstration magnifique et poétique des ravages de l’assignation de genre imposée aux enfants dès la naissance, une illustration de la souffrance provoquée par l’obligation de rentrer dans l’une des deux seules cases que nous propose la société patriarcale régie par des normes hétérosexuelles. Mais c’est aussi une lumineuse fenêtre ouverte sur la possibilité de se libérer de ces carcans, et tout commence par l’éducation !

 

Pour ceux et celles qui s’intéressent à la question du genre en général, et des stéréotypes sexistes en particulier, je vous recommande également la lecture de Marre du rose de Nathalie Hense, paru en 2008 chez Albin Michel.

D’une fille qui préfère grimper aux arbres, manipuler des grues en Meccano, construire des tours, qui lit des histoires de dinosaures plutôt que des mièvreries avec princesses enamourées, on dit, l’air accablé : c’est un garçon manqué – ou, pire, raté. D’un garçon qui n’aime ni la bagarre ni le foot, mais s’amuse à dessiner des fleurs, on dit, des trémolos dans la voix : c’est un sensible. Deux poids, deux mesures. Rose pour les filles. Bleu pour les garçons. Poupées et dînette pour les minettes. Voitures et pistolet pour les minets. Avec ses mots pétaradants, l’héroïne de cet album entend bien affirmer ses goûts et réaffirmer qui elle est : non pas garçon manqué, mais fille réussie, puisque indépendante, drôle et futée.

Les images colorées et vivifiantes d’Ilya Green racontent des scènes du quotidien et montrent la rebelle tantôt boudeuse, tantôt heureuse. Alors que certaines maisons d’édition, croyant chevaucher un filon, multiplient encore des collections vulgaires, sexuées de façon désuète voire idiote, Marre du rose est un livre salutaire, destiné aux tout-petits des deux sexes. Fini les filles à la vanille, les gars au chocolat. Vive la mixité, de toutes les couleurs !

 

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6 réponses à un jour, un thème

  1. Ping : Marre du rose ! de Nathalie Hense et Ilya Green | Fille d'album

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  5. Céline dit :

    Que des belles choses !

  6. Ping : En résistance | 3 étoiles, le blog de littérature jeunesse

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